Discours d'ouverture

Les Discours d’ouverture de l’année 2016-2017



Le mot du Doyen, Hubert Ordronneau,



Nouvelle année, nouveau discours, nouvelle incitation à s’inscrire à notre Institut de théologie ?

Depuis que je suis responsable de cette maison, chaque année, je dis des paroles identiques dont ma naïveté a cru longtemps à l’efficacité. Certes nous introduisons des variantes, car chaque année écoulée a levé un voile de notre ignorance, et nous y ajoutons donc une pointe de persuasion supplémentaire. Est-ce la bonne méthode de procéder tous les ans comme si ce que nous disons servait à quelque chose ? Non sûrement, mais tout le monde procède ainsi, en politique, en économie, en éducation, et en mille autres domaines parce que c’est plus simple, parce qu’on reporte à l’année suivante l’effort qui s’imposerait ou la sainte colère qui ouvrirait les yeux et les oreilles, pour faire référence à Isaïe. On s’installe donc gentiment dans la tiédeur.

Et pourtant la question n’en taraude pas moins chacun d’entre nous : comment comprendre, ou du moins essayer de comprendre ce que Dieu a dit et continue de dire chaque jour aux hommes ? N’est-ce pas une nécessité, une impérieuse nécessité, pour renouer avec « le paradis perdu » ? -entendez par là renouer avec la dignité essentielle de l’homme dans les premiers temps du monde - mais si cette nécessité ne s’inscrit pas dans un désir puissant et irréversible, si elle ne s’est pas greffée en nous comme la perspective absolue de nos vies et dans nos vies, nous pouvons nous interroger alors si, en tant que chrétiens, nous sommes vraiment dans l’obéissance à Dieu.  Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes dit Pierre convoqué devant le Sanhédrin(Ac 5, 27–33). Que fait donc Pierre à cet instant précis ? Il choisit de répondre à ses accusateurs, non en fonction d’un arrangement à l’amiable et tolérable pour les deux parties. Il choisit, il décide de répondre en fonction de ce qu’il entend au fond de son cœur, il se fait obéissant, il écoute la voix du Seigneur qui emplit son cœur.

Nous connaissons tous le sens du mot « obéir ». Mais pour nous, trop souvent, obéir c’est être esclave, recevoir des ordres, ne pas faire ce que l’on veut, pas nécessairement par caprice d’ailleurs, mais parce qu’on croit savoir ce qui nous convient, par nous-même, avec nos propres instruments de mesure, nous faisant du coup juge et partie. Pour les cartésiens que nous prétendons être, quelle dérision ! Comment aurions-nous, sans référence à un regard autre que le nôtre, le discernement nécessaire pour penser et vivre juste et bien ? Quand un métier nous attire, que nous pressentons que notre personnalité y trouvera sa mesure, sa plénitude, nous entreprenons l’effort de nous instruire, d’empiéter sur nos loisirs et plaisirs, pour atteindre une performance exacte en même temps que réjouissante. Nous obéissons alors à notre « démon » comme le disait Socrate, c’est-à-dire à la voix intérieure qui nous met en route pour la destinée qui est la nôtre, profondément harmonieuse. Les philosophes l’ont compris, qui nous incitent à ne pas obéir au bruit du monde, à ses trompe l’œil, à ses vanités, parce que tout cela nous éloigne de nous-même, de notre être vrai, de celui qui est appelé à faire fructifier les cinq talents qui lui ont été confiés par le maître, le souverain Maître.


Il nous semble donc, et je le dis sans aucune arrière-pensée de pression incongrue, que le travail de théologie, entrepris et conduit avec régularité, donne à chacun l’instrument de mesure de ce qu’il doit faire pour conduire sa vie dans la lumière de Dieu, le Dieu d’amour qui l’a convié à revêtir l’habit de noces, celui que l’on endosse quand le cœur s’est purifié et vidé de ce qui n’est pas Lui. Dans l’espoir d’être plus convaincant, je laisserai le dernier mot de cette petite harangue à Grégoire de Nysse, un de ces éblouissants Cappadociens qui, avec Basile de Césarée, dont il est le frère, et Grégoire le théologien, leur ami, ont éclairé les fondements de l’Église en ces temps de l’époque constantinienne : « L’homme qui désire voir Dieu voit celui qu’il recherche dans le fait même de toujours Le suivre ; la contemplation de sa face, c’est la marche sans répit vers Lui, qui est réussie si l'on marche à la suite du Verbe. » Grégoire de Nysse : Homélie sur le Cantique des Cantiques.




Discours d'ouverture de Monseigneur Germain, Recteur

 

« De la nécessité universelle (catholique) des Églises orthodoxes locales,

le premier maillon en Occident étant l’Église catholique orthodoxe de France

Il est de tradition, dans cet Institut, de présenter un discours lors de l’ouverture de chaque année académique : c’est une chose un peu convenue mais, chaque année, on aborde un thème différent et il me revient, en tant que recteur de notre noble institution, de vous parler quelques instants.

Cette année, il m’a semblé nécessaire de vous parler de l’Église, ayant constaté la multitude de questions qui se posent, ici en France, chez les chrétiens au sujet de l’Église elle-même.
Dans le titre de cette présentation, j’ai indiqué le mot « catholique », ce qui correspond au caractère d’universalité, et « orthodoxe » car nous sommes dans le cadre de cette pensée unique qui est celle de l’Église antique.
Pour essayer de se diriger vers la nature de l’Église, il faut d’abord se poser cette question : « Qu’est-ce que l’Église ? » Est-elle la plénitude de Celui qui remplit tout en tous ? Est-elle, comme le souligne un certain nombre de personnes, la grande question sociale de notre époque ? Ne nous précipitons pas pour la définir car le mystère de l’Église est immense.

En effet, derrière l’Église, comme derrière Ève et derrière Marie, apparaît la sagesse mystérieuse - que les Grecs appellent « la sophia » - « qui danse et se réjouit devant le Créateur dès l’origine du monde, et même avant que le monde fût. » Et cette sagesse qui se réjouit devant le Créateur à la naissance du monde, se réjouit, non seulement de la beauté de la créature, non seulement de la beauté de la créature ouverte à Dieu, mais de la beauté de l’homme qui devient dieu. Lorsqu’on pense à l’Église, il faut penser sur ces divers registres. La sagesse divine est une sagesse qui a une finalité. Lorsqu’on pense à l’Église, il faut penser, finalement, au mystère de la déification.

De plus, l’Église, ainsi et aussi, touche intimement à notre nature. Nous y participons. L’Église est l’élue des nations et elle est placée comme épouse devant le Christ, le nouvel Adam. Comme Marie, elle est celle dont le Christ dira - pour tout clore dans l’univers - : « l’os de mes os, la chair de ma chair ». Elle est la pensée intime de Dieu envers le monde, envers la créature renouvelée. Ceci est peut-être difficile à comprendre, mais cela nous oblige à contempler le projet divin.

Alors contemplons, d’abord, la créature à l’origine, mais hors de la chute, hors du péché, c’est-à-dire contemplons l’Adam primordial.
Vous connaissez la Genèse.
L’Adam primordial est intime de Dieu et il est seul.
Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Dieu fait tomber sur Adam un sommeil. J’ai entendu l’évêque Jean dire : Dieu produit, alors, une deuxième création (et je crois qu’il avait vu cela dans la tradition patristique). Pendant le sommeil d’Adam, Dieu modèle, de son côté, tout ce que nous nommons actuellement le cosmos, l’univers visible. Ce n’est pas la côte d’Adam, ce qui est une banalité sur laquelle on fait beaucoup de jeux de mots et on raconte des histoires triviales.
Dieu modèle, de ce côté même, la femme. Adam s’éveille, il voit Ève, la femme distincte de lui, et il s’écrie : « Voici les os de mes os, la chair de ma chair ». « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme et ils deviendrons tous les deux une seule chair. »
Qu’est-ce que cela veut dire ?
« L’os de mes os »,  cela signifie : tu es issue de moi, tu es ma fille.
« La chair de ma chair » : tu es ma sœur.
« C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme » : tu es mon épouse.
Ainsi, une triade se crée. Adam dit : « Tu es ma fille, tu es ma sœur, tu es mon épouse. »
Vient le péché, la chute, ce que l’Apocalypse appelle la grande tribulation.

Puis arrive le Nouvel Adam, Jésus-Christ. Il est Dieu lui-même, mais Il est aussi homme, intime avec Dieu. Il n’est pas seul, mais Il est unique. Il est Dieu et homme.
Lui aussi s’endort. Où ? Sur la croix. Un nouveau sommeil et Il va s’éveiller dans sa pâque, la Résurrection.
De son côté, percé pendant qu’Il est endormi sur la croix par la lance de la civilisation – représentée par le centurion qui va percer le côté - va couler de l’eau et du sang.
Comme le dit saint Basile le Grand : « Ce sont les prémices de l’Église. » Du sein du Christ sort la naissance de l’Église par le coup de lance de la civilisation.
Ici, on peut dire que l’Église est sa fille ; elle sort de son côté.
Ensuite, Il remodèle l’humanité par la Résurrection par laquelle Il refait la nature : c’est la nouvelle Ève - ainsi elle est comme sa sœur. Puis, Il la prépare comme épouse au travers de ses disciples à qui Il dit : « Allez faites de toutes nations des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Et enseignez-leur à garder les commandements. »
D’une certaine manière, ici :
- l’Esprit-Saint et nous qui travaillons, représentons l’engagement personnel,
- le baptême au nom du Père, du Fils et de l’Esprit représente la confession dogmatique,
- garder l’enseignement représente la vie liturgique et ascétique. 
Donc trois registres qui sont la préparation de l’Église. Pendant cette préparation, le Christ dit : « Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps. »

La caractéristique du disciple est de porter sa croix, comme le Christ. Nous travaillons en portant notre croix, comme Lui.
Qu’est-ce que la croix dans ce domaine ? La croix a une verticale – par la verticale, nous allons vers Dieu transcendant. Et en même temps, par l’horizontale, nous allons tous vers la créature, vers les créatures. La croix est ainsi la garantie de l’authenticité de l’intimité de l’homme avec Dieu et, en même temps, elle universalise les disciples et introduit l’homme dans la nouveauté de la vie communautaire. Ce qui avait été fait avec Ève auprès de l’Adam primordial et qui va se faire avec le Christ à travers l’Église.
D’une certaine manière, comme disait l’évêque Jean : « La croix est pré–histoire ».


Nous avons ici les deux Adam qui ont vécu les  mêmes événements : le sommeil, le réveil et la vision de la création comme fille, sœur et épouse.
Comment l’humanité en est-elle arrivée là ? Par le parcours, par la marche de la préhistoire et de l’histoire. Le Christ est venu à ce sommeil sur la croix en écho à celui du premier Adam.  
L’Adam primordial – et c’est pour cela que je n’ai parlé ni du péché, ni de la chute – s’est séparé de l’intimité divine et s’est dispersé. Cette dispersion a fait qu’il se défait, qu’il se démembre, qu’il se projette dans les éléments du monde, à la fois dans les éléments spirituels, psychiques et physiques. En quittant l’intimité divine, Il se disperse en religions, en races et en nations. C’est une sorte de dispersion progressive.
Et Adam, qui est nous, s’endort. Ce sommeil n’est pas complet, ce n’est pas le sommeil de la mort. L’homme s’enferme sur lui-même dans les civilisations et les cultures et il perd l’énergie de son esprit, malgré la formation au sein des nations de ce que la tradition appelle une hiérarchie intériorisante. Il s’est dispersé, il s’est défait et, en même temps, il s’est fixé à un moment donné sur une hiérarchie qui va lui permettre de retrouver son chemin. C’est celle des rois, des prêtres et des prophètes.
- La royauté maintient le travail du Père dans la création. Le Père, c’est Lui le roi qui a créé.
- Le travail du Fils est celui de la prêtrise : servir la création par l’Incarnation.
- Le travail du Saint-Esprit est le prophétisme : c’est-à-dire donner la capacité de vivre à tous les éléments qui se perpétuent.
Les rois, les prêtres et les prophètes représentent une ombre positive du travail divin sur la création.

Que sont les nations, quelles que soient les variations sur ce thème ? Quelle est leur visibilité actuelle ? Combien y a-t-il de nations actuellement à l’ONU ? Les nations, telles que nous les connaissons actuellement, sont les membres dispersés de l’Adam primordial. Que se passe-t-il pendant l’endormissement plus ou moins grand de l’humanité, après le péché, à l’intérieur de ses membres disposés en nations ? Paraissent alors,  issus du cri de l’Adam primordial : « os de mes os et chair de ma chair », la nécessité, le désir de remodeler en femme la part cosmique et universelle, le côté du membre dispersé.
Il y a le désir dans toutes les nations, dans toutes les cultures et les civilisations de remodeler, d’enfanter une nouvelle Ève. C’est-à-dire par la civilisation et la culture locale, de dégager des formes physiques, psychiques et spirituelles qui donnent à la nation de dire : « Tu es ma fille, tu es ma sœur, tu es mon épouse, je m’unis à toi. » Voyez à quel point les nations cherchent à se civiliser, à s’acculturer.


Prenons un exemple historique. La Gaule, ou les Gaules anciennes, c’est-à-dire la période entre César et Charlemagne (exclu), du Ier au VIIIème siècle… Cette Gaule adopte le génie civilisateur de l’Empire romain, elle reçoit les cultures grecques – saint Irénée vient et il prêche en grec – et elle devient chrétienne.
Elle est assise sur les trois universels de l’époque du Christ : l’Empire universel romain, la culture universelle grecque et la religion universelle juive qui sont les formes qui font dire : « Tu es ma fille (elle est la fille de la civilisation gallo-romaine), tu es ma sœur (sœur de la culture grecque) et tu es mon épouse (l’Église des Gaules). »
On distingue ici la nostalgie, dans toutes nations de s’éveiller, dans tout le registre du vivant et de trouver, à son réveil, en son sein, une Ève ou semblable ou identique à l’Ève originelle. C’est-à-dire une aide pour aller vers Dieu et vers le prochain.
Résumons. Nous avons peut-être discerné, ici, trois Adam : l’Adam primordial – Ève en est issue et il apprend avec elle la vie de communauté -, l’Adam nouveau, le Christ, qui restaure la nature en Église et le troisième, l’Adam de la chute, qui est le même Adam que l’Adam primordial mais qui est blessé, qui est dispersé en membres plus ou moins endormis et qui oscille entre l’Adam primordial et l’Adam nouveau.
à chacun vient un  endormissement. Pour l’Adam primordial, c’est le premier sommeil que Dieu fait tomber, un sommeil créateur. Le deuxième sommeil de l’Adam nouveau est un sommeil régénérateur. Pour le troisième Adam, l’Adam blessé, c’est un sommeil ambivalent, qui est entre l’origine et la nouveauté.
A l’issue de ces réveils, apparaissent trois œuvres : la première, l’aide primordiale, l’aide originelle qui permet de sortir de la solitude, l’Église de l’Adam nouveau qui est l’aide nouvelle qui permet de rentrer dans l’intimité divine et de reformer un Adam vivant. Et les aides partielles à travers les civilisations et les cultures des nations.

Sachant ceci - et peut-être nous approchons-nous du but - les aides successives et simultanées, telles que je me permets de vous les présenter, au sein des nations, sont suspendues à l’aide initiale, celle de la création, et aspirent à l’aide nouvelle qui est celle issue du sein de l’Adam nouveau, le Christ. Lorsque vient le nouvel Adam, comment opère-t-Il ? Il vient tout d’abord parce qu’Il est désiré, II est appelé. Tout l’Ancien Testament aspire à sa venue. Quand vous prenez la couche de l’humanité du VIème siècle avant Jésus-Christ, vous rencontrez Isaïe, Bouddha, Zarathoustra, Lao-Tseu… ce sont des êtres qui appellent la venue de l’Adam nouveau. Et Il vient dans le contexte des nations, Il vient, comme le dit le vieillard Siméon, en tant que « Lumière qui doit briller sur toute nation et la gloire de ton peuple Israël. »
Il propose l’Église comme aide nouvelle au sein du monde tel qu’Il le trouve et non tel qu’Il voudrait qu’il soit. Alors toute nation, qui a la nostalgie de l’Ève antique, a la nécessité en son sein d’une aide nouvelle, peut-être limitée et localisée et qui est en train de venir dans le monde.

Nous arrivons à l’expérience de la France en ce domaine. Entre le Ier et le VIIIème siècle, à l’époque des Gaules romaines et des Mérovingiens (nous nous arrêtons ici à Charles Martel), il se forme autour des villes, comme Arles, Narbonne, Vienne, Lyon, puis en remontant vers le nord, Sens… des Églises, des métropoles qui finiront par devenir ensemble – on le voit au concile d’Arles au IVème siècle, au concile de Lyon au Vème siècle – l’Église de France.
Un témoin essentiel au VIème siècle, de cette Église de France, sera sainte Radegonde. Et cette Église a sa constitution, fondée sur la 34ème règle apostolique : « Les évêques d’un peuple choisissent parmi eux un président. Lui ne fait rien sans eux, eux ne font rien sans lui… »
Remarquez : dans l’organisation de l’Église, la multiplicité est en haut, « les évêques » et l’unité est en bas « un peuple ».
Cette Église a sa constitution universelle, ses propres canons et sa vie locale. Elle naît dans un système monarchique qui a été installé par Clovis puis par tous les rois mérovingiens qui se succèdent pendant 5 ou 6 siècles. Donc c’est une sorte de monarchie légitime. Cette Église est autocéphale, libre, et elle est jalouse de son indépendance. On retrouve l’illustration de cette indépendance lors du concile d’Arles, présidé par le moine de Lérins, saint Hilaire d’Arles. Il y avait une contestation avec le pape de Rome, Léon. Le concile prit une décision, Hilaire d’Arles est parti à pied pour Rome. Il rencontre saint Léon, qui était une grande figure, très autoritaire en même temps, et il lui explique : « Nous avons décidé telle chose au concile, pense ce que tu voudras, c’est définitif. »
C’était une Église libre, qui prenait ses propres décisions et estimait qu’il n’y avait pas de raisons  de suivre les décisions de Rome.
On raconte aussi une histoire charmante. Saint Hilaire avait besoin de portes pour son évêché. N’étant pas riche, il demande à Léon de lui faire un cadeau. Léon acquiesce mais comme il n’y avait pas de chars… pour transporter les portes, Hilaire propose : « Tu les mets dans le Tibre, tu les bénis et je les retrouve à l’arrivée. » Et il en a été ainsi ; il a retrouvé ses portes à Arles.
L’Église de France naît en conformité avec l’ordre du Christ : « Allez, baptisez les nations.. »
Le rayonnement de cette Église va être arrêté par Charlemagne et elle va entrer sous la domination de l’Église de Rome qui, elle, s’installe non dans l’esprit du Christ (« Allez vers les nations… ») mais dans le système impérial et la volonté de ce système de faire de l’Église un nouvel empire. L’Église de Rome va centraliser toutes les Églises des nations naissantes dans l’ancien Empire d’Occident romain, empire politique, voulant s’appeler « catholique » mais qui est en même temps « romain ». Ce qui est contradictoire car la localisation chrétienne, selon l’ordre du Christ, n’est pas de faire des mations des empires, mais d’aller vers les Églises locales.
D’une certaine manière, l’Église catholique romaine a tué la catholicité qui est la possibilité d’installer l’Église en plénitude dans chaque lieu du monde, selon que Dieu permet.


En fait, l’Église de Rome a installé l’universalité du génie romain. A travers le temps la résistance de différentes nations est venue, en particulier les résistances anglicane, gallicane… L’Église de France va se soumettre mais elle refusera toujours, dans la profondeur, la domination romaine. Un exemple nous en est donné, à l’époque même de Charlemagne. Celui-ci avait un diacre, Alcuin qui était l’un des hommes les plus cultivés de son époque et qui était d’origine « anglaise ». Charlemagne le chargea de faire la réforme de la liturgie et d’introduire la liturgie romaine dans tous les pays où existait une liturgie un peu semblable à la nôtre – c’est-à-dire, dans les Gaules, française, belge, le sud de l’Allemagne, l’Italie du Nord, l’Espagne, où l’on trouvait le rite wisigothique, le rite milanais, etc.
Tout ceci se met en place, et curieusement, se produit un événement au sein du christianisme, Dieu va susciter au sein du XVème siècle, en plein milieu de la période impériale de l’Église de Rome, une jeune fille, Jeanne d’Arc. Il lui confie une mission totalement inattendue et qui est tout à fait impopulaire parce que plus politique que religieuse, en tous cas au premier abord, et ecclésialement irrecevable au départ : restaurer sur le trône le roi légitime. Roi qui n’était pas particulièrement sympathique et même un peu quelconque. Pourquoi cela ? Parce que, construite par les rois - je parle de la France - avec Jeanne d’Arc, elle s’est scindée de l’Angleterre (ces deux pays formaient sûrement à l’époque une même communauté). La France a une mission universelle : garder en Occident, dans la civilisation occidentale, la pure notion de l’Église, de l’Église orthodoxe. Ce n’est pas du gallicanisme, mais il s’agit de garder la conscience de l’Église locale et de la retrouver. D’une certaine manière, Jeanne d’Arc vient pour retrouver et réveiller cette Ève originelle au sein de la nation qui finira par se former pour lui redonner la capacité d’essayer d’accomplir le plan divin. C’est-à-dire que chaque peuple a ou peut avoir son Église indépendante, locale, unie à Dieu dans l’esprit universel – ce que les Russes appellent sobornost.

Jeanne a libéré notre peuple de la servitude de la fausse catholicité, en mettant la liberté ainsi acquise au service de Dieu.
On lui a demandé, en quelque sorte, dans son procès, quelle était son ecclésiologie. J’ai relevé le propos, je cite : « Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la Sainte Vierge Marie, de tous les saints du paradis et de l’Église victorieuse de là-haut et par leurs commandements, et à cette Église-là, je soumets tous mes bons faits, tout ce que j’ai fait et tout ce que je ferai. »
Il me semble qu’il est extrêmement clair qu’elle réintroduit la liberté des Églises à travers ceci. Ce n’est pas la liberté de la Révolution française. Il y a deux sortes de liberté : la liberté tout court et la liberté au service de Dieu, servante de la vraie tradition. L’évêque Jean disait : « à la Révolution, la liberté est venue découronner la liberté-servante. » Liberté-servante que Jeanne a réintroduite dans l’histoire par la volonté divine.
Je vous recommande aussi l’abbé Grégoire, qui est devenu évêque de Blois avant que l’Église ne devienne concordataire. Les propos de l’abbé Grégoire n’étaient pas des propos sur la liberté de l’Église gallicane mais des propos de restauration de l’Église à la manière de l’Église des premiers siècles jusqu’au VIIème siècle.
Si on avait suivi l’abbé Grégoire, l’Église orthodoxe de France commençait à son époque. Mais il a été chassé de son diocèse par le Concordat qui a placé partout tous les évêques nommés par Napoléon Ier.
Sachons-le aussi, la catholicité, ce n’est pas l’empire mondial, ce n’est pas de l’international, ce n’est pas le cosmopolitisme, la catholicité de l’Église, c’est la concorde libre, polyphonique des Églises et des Églises locales et qui naissent selon les Écritures.
Ainsi, avec Jeanne, la France est le seul pays, le seul peuple où Dieu fait irruption pour restaurer une mission unique : l’Église locale, nouvelle Ève de l’Adam nouveau.


Lorsque, vers l’année 1930, paraissent en France, deux personnes, Eugraph Kovalevsky et Louis Winnaert, tous les deux munis (si je puis dire) de la vraie catholicité mais pas par les mêmes voies, il y a rencontre ; pour Eugraph Kovalevsky avec sainte Radegonde qui lui dit « Aidez-moi à restaurer l’Église de France. » et, pour Louis Winnaert, quand il rencontre la foi orthodoxe et se réjouit de la liberté catholique des serviteurs de Dieu en découvrant cette foi.
Cette une chose tout à fait unique.
Maintenant, ceci est commencé en France : une nouvelle Ève est née, l’Église locale, l’Église catholique orthodoxe de France.
Et cet événement peut, je dirais même doit, se propager selon la volonté divine dans les autres nations et peuples de l’Occident tout en donnant l’occasion aux Églises locales d’Orient - grecque, russe, roumaine… - de se greffer au véritable catholicisme qui est inclut dans leur sein, et non de rejoindre psychologiquement l’Église de Rome dans cette sorte d’universalisme orthodoxe dont le centre veut être Constantinople et même éventuellement Moscou. Car ces Églises orthodoxes sont les aides partielles dont nous avons parlé et elles doivent et elles peuvent, la foi orthodoxe aidant, constituer, former, avec les Églises locales nées (pour l’instant l’Église orthodoxe de France) ou à  naître, la catholicité et la vrai sobornost.

J’ai fait une petite retraite ces jours-ci et, tout à coup, il m’est apparu qu’il fallait s’attacher à contempler l’Église, non à partir de ceci ou cela mais à partir du mystère du sommeil d’Adam. Quel beau sommeil ! On fait beaucoup de plaisanteries à ce sujet. J’ai entendu dire que quand Dieu a fait tomber le sommeil sur Adam, Il lui a dit : « Dors une dernière fois tranquille. » Et l’évêque Jean aimait à dire que, quand Adam s’est réveillé et a dit : « Os de mes os, chair de ma chair… », ce fut la première réflexion bourgeoise de l’histoire : « Bien dans mes meubles. »


On peut faire de nombreuses exégèses, mais celle que je viens de vous présenter est, je crois, la bonne.
Merci de votre aimable attention.